Vendredi 20 avril 2007
- Regarde par la fenêtre mon petit…Que vois-tu ?
- Je vois une rivière grand-père.
- Et dans la rivière, que vois-tu ?
- De l’eau…Je viens de voir un poisson sauter !
- Quand j’étais plus jeune, cette rivière n’existait pas. A
la place, il y avait une petite vallée verdoyante.
- Mais comment est-elle venue ?
- Il y a trente ans, comme ça, par
enchantement !
- Je ne crois pas aux enchantements grand-père. Ca n’existe
pas.
- Comment peux-tu dire ça ! A ton âge en plus !
Bravo ! Qui t’a dit ça ?
- Papa.
- Mais ton père n’a jamais rien compris à la magie de la
vie. Trop occupé, le nez plongé dans ses dossiers ! Il n’a pas voulu croire à mon histoire, ça lui aurait épargné bien des tortures !
- Qu’est-ce que tu racontes grand-père ?
- Rien, va ! T’es trop jeune pour te préoccuper de
ça !
- De quelle histoire tu parles ?
- De l’histoire de la rivière !
- Raconte-la moi s’il te plait…
- Viens avec moi, nous allons sortir, nous installer au bord
et je t’expliquerai ce qui c’est passé.
- Tu me la dis ton histoire maintenant ?
- Tu es pressé, dis !
- Oui ! C’est normal !
- Je dois te poser une question avant : d’après toi,
comment s’appelle cette rivière ?
- Heu…Wendy !
- Pourquoi Wendy ?
- Tu sais, comme dans Peter Pan, elle est gentille
Wendy ! C’est elle que je préfère !
- Hé ! Petit ! Tu me rappelles moi quand j’étais
jeune ! A quoi bon s’intéresser au héros ? Trop médiatisé !
- Qu’est-ce que tu dis grand-père ?
- Rien, va !
- Elle s’appelle comment la rivière ?
- Elle s’appelle Narcisse.
- Pourquoi ? C’est quoi une narcisse ?
- A l’origine, Narcisse c’est un mythe, petit. C’est un
homme qui est tombé amoureux de son reflet dans l’eau.
- Ha…Il est bizarre ce Narcisse, il aurait pu trouver autre
chose pour se faire remarquer.
- C’est parce qu’il se trouvait très beau !
- Je l’aime pas lui ! Mais pourquoi tu me parles de ça
grand-père, c’est quoi le rapport ? Pourquoi la rivière elle s’appelle pareil que lui ?
- Je t’ai déjà parlé de ta grand-mère ?
- Non, jamais grand-père…Et papa non plus ne m’en parle
pas.
- Il ne t’en parle pas parce qu’elle est partie quand
c’était un gamin, un petit bout de chou, un bambin…
- Tu veux bien me le dire, toi ?
- Quand je l’ai connu, elle était déjà malade. Ca ne m’a pas
empêché de l’aimer, elle non plus d’ailleurs, on a même eu un fils…Mais ça, ça ne pouvait pas durer.
- Elle était belle ?
- C’était la plus belle femme qui soit. Elle alliait la
douceur et l’élégance, les mots ne sont pas assez expressifs pour te la décrire…Un jour je l’ai croisé dans la rue. Un déclic. J’ai fait demi-tour et je l’ai suivi jusqu’à la boulangerie.
« Bonjour mademoiselle, je m’appelle Pierre… » et là, petit, on ne s’est pas quitté…Ha ! Ta grand-mère ! Quelle femme !
- Elle est partie il y a longtemps ?
- Trente ans !
- Elle est partie où ? A l’hôpital ?
- Pauvre gamin ! Va expliquer ça à un petit lutin
toi ! Non…Son âme s’est envolée…
- C’est triste grand-père !
- Allons ! L’histoire de la rivière…
- Oui…
- Tous les jours, pendant deux ans, je passais par cette
vallée, pour retrouver ta grand-mère. Tous les jours je la retrouvais, à mi-chemin, assise par terre regardant l’herbe. Je restais derrière elle quelques instants, et à chaque fois je retrouvais
la même sérénité dans son comportement. Elle ne savait pas que j’étais là, elle devait le pressentir tu me diras…Je sais pas…Sûrement. Puis j’apparaissais. « Pierre, me fit-elle un
jour, tu sais que cet endroit n’est pas comme les autres. »
- Ha bon ? Pourquoi dis-tu ça ? Qu’a t’il de
particulier ?
- Tu ne ressens pas cette présence ? Elle est là
continuellement. Il y a quelque chose ici…C’est apaisant et si mystérieux à la fois…J’aime ce lieu, je voudrais y mourir.
- Ne dis pas des choses comme ça Pauline.
- Pourtant ce n’est pas un secret. Tôt ou tard je partirais
et tu le savais quand on s’est rencontré.
- J’ai toujours l’espoir que tu guérisses…
- Ca n’arrivera pas. Ca ne se soigne pas. Je voudrais mourir
ici, là où nous sommes assis tous les deux. Et j’aimerais aussi que tu y disperses mes cendres.
- Tu te rends compte de ce que tu me dis ?
- Oui…J’ai conscience de la difficulté de ce que je te
demande de faire, mais pour moi, tu le feras ? J’y tiens tu sais. J’aimerais que ma mort ne soit pas comme ma vie, que je puisse enfin être libre. Depuis cinq ans, la maladie a emprisonné
mon corps, si seulement tu pouvais libérer mon âme par ce geste.
- Si c’est ton souhait…Je le ferais. »
- Un jour elle m’a annoncé qu’elle était enceinte, j’en
croyais pas mes oreilles. Un enfant d’elle, c’était inespéré, c’était impensable. J’avais vingt-cinq ans à l’époque.
- « Pierre, et si on avait un enfant ?
- Un enfant, tu es sérieuse ?
- Oui…
- Un enfant se serait…toi et moi ! Je ne savais pas que
tu y songeais…Je ne voulais pas y penser étant donné que…
- Je suis enceinte. »
- Elle s’allongea sur l’herbe, fixant le ciel et ses nuages.
« C’est drôle la vie quand même…Tu arrives, tu vis ce que tu as à vivre avec le temps que l’on t’accorde et tu repars, comme si tu n’avais jamais existé. Tu laisses des souvenirs de ton
passage et quand ces souvenirs ne sont plus là, on t’oublie…
- Tu as peur d’être oubliée ?
- Oui. J’ai toujours eu peur qu’on m’oublie une fois que je
ne serais plus là. On pense à toi un temps et après…La vie continue. J’aimerais que la vie ne reprenne pas son cours normal.
- Une partie de ma vie s’arrêtera en même temps que la
tienne, elle ne pourra pas reprendre. C’est comme une pendule qui s’arrête et qu’on ne peut pas remonter…
- Pierre, aujourd’hui j’ai peur.
- Peur de quoi ?
- Peur de mourir. Je ne verrais pas notre enfant
grandir.
- Si, tu le verras. Tu habiteras cette vallée, tu le verras
tous les jours. Je construirai une maison juste en face, là-bas, tu vois ? Et nous serons près de toi. Allons, ne sois pas défaitiste maintenant !
- Tu as raison… »
- Ton père est arrivé. Il a matérialisé notre amour…Mais tu
sais petit, un accouchement ça bouleverse le corps d’une femme et ça a épuisé ta grand-mère. Quelques mois après, elle est partie, nous laissant, ton père et moi, entre hommes. Alors tout a
changé. Je n’avais pas le droit de pleurer, il fallait faire face. Pour Pauline, et pour notre enfant. J’ai travaillé jour et nuit pour construire la maison au fond de la vallée. Ce n’était pas
évident avec ton père. J’avais pris quelques jours de congé à mon travail. Quand on m’a remis l’urne dans laquelle était ta grand-mère, je suis immédiatement allé faire ce qu’elle m’avait demandé
ce fameux jour. Le lendemain, j’étais stupéfait, je n’en revenais pas. Cette petite vallée verdoyante accueillait une rivière qui n’était pas là la veille. A l’endroit ou j’avais libéré ta
grand-mère, tout le long…Elle était là, je sentais sa présence, c’était elle.
- Grand-mère est une rivière ?
- Oui mon petit, je suis sûr que c’est elle, juste devant
nous.
- Comment tu peux en être sur grand-père ? Et si c’est
vraiment elle, pourquoi elle s’appelle Narcisse ?
- J’ai vu son reflet quand je m’y suis penchée. Ta
grand-mère c’est en quelque sorte, un nouveau narcisse, un mythe revu et corrigé…
- Qu’est-ce que tu dis grand-père ?
- Rien, va !
- Narcisse, parce qu’elle te rappelait ton reflet sauf que
c’était le sien ?
- Oui petit, c’est tout à fait ça ! Pauline, c’était
son nom quand elle était encore en vie, Narcisse, c’est le nom que j’ai donné à sa renaissance.
- Pourquoi papa ne croit pas à ton histoire ?
- J’ai mon idée sur la question mais je pense que tu es
encore trop jeune pour comprendre.
- S’il te plaît, explique-moi.
- Tu lui demanderas, on verra ce qu’il te répondra. Il se
fait tard maintenant Adam, rentrons…
Adam s’agenouilla près la rivière, il regarda un instant le fond et s’aperçut qu’il se troublait. Il le contempla avec plus d’attention encore et vit un
visage se dessiner. « J’ai de la chance d’avoir une grand-mère comme toi » murmura t’il. Il se releva puis partit rejoindre son grand-père qui l’attendait sur le pas de la porte.



