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Mes Histoires d'Ecriture

Vendredi 20 avril 2007
          Un trou sans fin, sans fond. Il me semble que c’était hier. La liberté, qu’est ce que c’est ? Peut-être l’illusion de croire qu’on appartient à personne, qu’on est maître de nos actes. Si seulement la Vérité pouvait nous éblouir ! J’accepterais d’être aveugle pourvu que je ne sois pas dupe. J’ai le temps de réfléchir ici. Je me pose beaucoup de questions. Tout me semble clair à présent, je sais pourquoi je suis là. J’étais jeune à l’époque, je pensais que le monde m’appartenait…comme tous les jeunes de vingt ans. On a les idées bien arrêtées, on a des rêves…Mes rêves…Je préfère ne plus y penser. Pardonnez-moi, avec tout cela, je ne me suis pas présenté. Auguste Panel. Suis-je bête, vous me connaissez déjà, avec cette histoire qui a été si médiatisée. Non, je ne l’ai pas souhaitée mais les journalistes…On m’a demandé de raconter ma version des faits, je m’y plierais donc. De toute manière je n’ai pas le choix. On parlait d’illusion tout à l’heure ? Etrange…
 
          Auguste était quelqu’un d’ambitieux. C’était un artiste. Il suffisait de voir sa démarche légère et superficielle, son regard souvent égaré. C’était avec son esprit qu’il se déplaçait. Il justifiait ses lacunes intellectuelles par la citation d’Albert Einstein : « L’imagination est plus importante que le savoir ». Il avait l’art et la manière de ne porter aucune importance aux choses matérielles. Il tenait cette doctrine de son père, Charles Panel, professeur de philosophie à la retraite, pour qui l’objet n’était là que pour perturber la symbiose entre l’homme et son esprit.
          Une relation particulière liait les deux hommes. Charles était un éternel insatisfait lorsqu’il s’agissait de son fils. Il fallait le surprendre. Mais comment étonner cet homme qui, à force d’attentes toujours plus exigeantes, en avait oublié les liens qui devaient unir un père à son fils ? Auguste avait souffert de cette situation lorsqu’il avait une quinzaine d’années. Il cherchait, par tous les moyens, la fierté dans le regard de son maître. A vingt-trois ans, il en était revenu. Il préféra mettre de côté cette histoire et décida de se consacrer corps et âme à la sculpture. Auguste, en l’honneur d’Auguste Rodin. La référence de Charles qui était devenue la sienne. Une des rares choses qu’ils avaient su partager.
          Auguste avait entamé des études aux Beaux Arts, c’était un élève brillant. Pas assez. Saisit par l’envie d’ouvrir un jour sa propre galerie d’art et de vivre de sa passion, il arrêta ses études et se trouva un petit travail d’appoint, au sud de Paris. Avec l’argent qu’il gagnait tous les mois, il se loua une pièce habitable. C’était « son atelier », la seule véritable chose pour laquelle il vivait. Il en profita pour quitter le domicile de son père. Ce dernier n’hésita pas à lui faire remarquer la folie de son acte.
-         Et maintenant, que vas-tu faire ? Tu n’as rien entre les mains ! Dans un an tu aurais eu ton diplôme, il a fallu que tu n’en fasses qu’à ta tête !
-         J’ai d’autres ambitions, papa.
-         Livreur ! Tu parles d’une ambition !
-         Je vis pour sculpter. C’est ça mon métier ! Je souhaite ouvrir une galerie par la suite !
-         Pour le moment, ce n’est pas ça qui te fera manger ! Tu t’es précipité ! Tu avais un beau parcours tout tracé devant toi et pour je ne sais quelle raison tu as préféré changer de route ! Tu ouvres les bras à quelque chose qui te dépasse mon garçon !
-         Ecoute Papa, on ne va pas remettre ça. Je suis loin d’être le fils parfait que tu as toujours voulu avoir. Je ne suis pas un intellectuel, je ne suis qu’un petit sculpteur dans toute son humilité.
-         Tu n’y es pas du tout! Un fils parfait ! Pourquoi faire ? Je veux seulement ce qu’il y a de meilleur pour toi ! Tu m’aurais écouté, tu n’en serais pas là aujourd’hui.
-         Tu te réfugie derrière les grandes écoles, les beaux discours sur mon bien-être, tout ça pour camoufler la faille qu’il y a entre toi et moi. Pourquoi faut-il toujours que nos discussions tournent en dispute ? Tu ne sais me faire que des reproches.
-         Tu ne comprends rien à ce que je te raconte. Tu ne sais rien faire de bien, idiot ! Tu n’es qu’un idiot ! Qu’a t-on fait ta mère et moi pour avoir un fils pareil. Paix à son âme, la pauvre, elle doit se retourner dans sa tombe à l’heure qu’il est !
Auguste s’en alla. Il se réfugia dans son atelier et considéra le bloc de pierre blanche qu’il avait fait livrer la veille. « Je me sens davantage compris par de la pierre que par mon père. Il est hanté par la colère dès qu’il me voit ». Auguste commença à sculpter sa matrice blanche. Il y passa beaucoup de nuits sans dormir, retravaillant son idée encore et encore. Une sensation de rejet mêlée à un sentiment d’amour refoulé se ressentaient dans son oeuvre. Cela se confirma lorsqu’il laissa échapper malgré lui, une larme qu’il essuya aussitôt. Il exposa sa sculpture avec celles qu’il avait déjà terminé. Ces nuits qu’il avait passé à sculpter, il les avait également passé à réfléchir, sur sa vie, sur son père. Il avait finalement pris une décision.
          Il déposa la pierre blanche taillée dans un colis. Il prit soin au préalable de l’envelopper soigneusement dans du papier à bulles, de sorte à ce qu’elle subisse le moins de chocs possibles. Il écrivit l’adresse de son père sur le carton, puis le déposa au bureau de poste.
Il n’eut pas de nouvelle et ne tira aucune conclusion… Peut-être un brin de satisfaction qui s’accordait avec son impression d’avoir gagné une bataille. Le dernier mot… Son ego pouvait être flatté.
 
Trois jours plus tard, le téléphone sonna.
 
-         M.Auguste Panel ?
-         Lui-même.
-         Je suis le commissaire Loïc Cerbère. J’ai le regret de vous apprendre la mort de votre père.
-         Pardon ?
-         Monsieur, votre père est décédé pendant la nuit.
-         Mais de quoi est-il mort ? Il était en pleine santé !
-         C’est justement de ça que j’aimerais vous parler.
-         Vous êtes chez lui en ce moment ?
-         Oui.
-         J’arrive immédiatement.
Il arriva dix minutes plus tard dans la maison de son père. Il n’eut pas le courage de scruter des yeux les alentours, de peur de voir quelque chose qui aurait pu le traumatiser pour le reste de sa vie. Le commissaire vint à sa rencontre et lui demanda de le suivre au commissariat. Ils s’assirent à une table et commencèrent à discuter.
-         Je vous écoute, commissaire.
-         Tout d’abord, pardonnez ma brutalité face à de tels évènements, monsieur. Ce n’est jamais une partie de plaisir, vous vous en doutez. J’ai conscience de la difficulté de ce que je vous demande mais je souhaiterais que vous répondiez à mes questions concernant l’enquête qui a été ouverte, suite au décès de votre père.
-         Une enquête ? Vous pensez qu’il n’est pas mort de mort naturelle ?
-         Non, c’est le moins qu’on puisse dire. Votre père a eu le cœur arraché monsieur.
Auguste fut saisit d’une soudaine envie de vomir.
-         J’aimerais vous parler du colis que vous lui avez envoyé.
-         C’est une création. Je suis sculpteur, monsieur. Ce geste était symbolique.
-         La représentation de cette sculpture aussi ?
-         Tout à fait.
-         Vous n’êtes pas sans savoir que vous êtes dans une situation délicate, monsieur Panel. Votre père a eu le cœur arraché. Quelques jours auparavant, vous lui avez envoyé un cœur taillé dans de la pierre, accompagné d’une note qui expliquait votre œuvre. Je cite « Ainsi va ton cœur de pierre, comme dernier présent ce cœur de chair. » Vous lui indiquez formellement que c’est la dernière chose qu’il recevra de vous et que vous ne souhaitez plus le revoir.
-         Vous me croyez coupable d’avoir assassiné mon père, commissaire ? C’est ce que vous insinuez ?
-         Je ne vous trouve pas spécialement attristé par ce décès, monsieur.
-         Vous vous trompez.
-         Où étiez-vous la nuit dernière ?
-         Chez moi, dans mon atelier.
-         Il y avait-il quelqu’un avec vous ce soir là ?
-         Non.
 
          Loïc Cerbère relâcha le jeune homme, attendant les dernières conclusions du légiste. Auguste pressentait que cela n’annonçait rien de bon. De retour dans son royaume, comme victime d’une prédiction malsaine, il décida de sculpter pour le temps qui lui restait. Il donna la vie à son père au bord de la mort, partagé entre cette jouissance que lui procurait le fait de sculpter et la douleur causée par la mort du philosophe exigeant. Seul à présent. Tout seul. Et ce commissaire qui ne voyait pas plus loin que le bout de son nez, qui ne cherchait pas à comprendre.
          Au bout d’une semaine, l’affaire était classée. L’organe ne fut cependant pas retrouvé. Auguste n’avait pas d’alibi fiable et se sentait impuissant face à cette justice qui voulait absolument trouver un coupable. Son comportement, jugé suspect par le commissaire Loïc Cerbère et attesté par le juge lors du procès de l’affaire PANEL , lui valu l’enfermement pour une durée indéterminée.
 
            Mon histoire. Le passage de la vie à la mort raconté en seulement un quart d’heure. Cela fait sourire n’est-ce pas ? Il y a dix ans, à la même date, je parlais pour la dernière fois avec lui. Cet être qui a contribué à ma venue sur cette terre et qui m’en a exclu… comme ça, sans rien me demander.
Mon père était philosophe, il n’aimait pas ce qui était matériel. On lui a arraché l’objet qui le rendait vivant. Cela fait sourire n’est-ce pas ? Comme quoi, cela a aussi son importance. Je crois que tout m’est apparu plus clair lorsqu’il est mort. C’est peut-être à ce moment là que je l’ai compris, que j’ai su d’où venait cette haine qu’il avait envers moi. J’aimais mon père. De toute mon âme. C’est sûrement cela qui le dépassait. C’est étrange, n’est-ce pas ? On ne voulait pas reconnaître que nous avions besoin l’un de l’autre. Trop pudiques pour ça. Etrange…
-         Mes collègues et moi n’en doutons pas, Auguste.
-         Pourquoi ne me laissez-vous pas partir, docteur ? Cela fait dix ans maintenant qu’on m’enferme ici. Enfermé. Je suis enfermé de tout sens. Emprisonné dans mon esprit par des souvenirs qui s’avèrent trop douloureux, une existence ratée. Emprisonné dans votre institut, on m’empêche de vivre, de penser. Je suis une marionnette.
-         Vous n’êtes psychologiquement pas stable pour le moment. Nous ne pouvons préparer votre réinsertion.
-         Ma vie s’écoule comme les grains d’un sablier. Mes rêves m’ont abandonné, mon père est parti. Il m’a laissé là, tout seul. Je suis seul maintenant.
-         Vous n’êtes pas seul Auguste, nous sommes là.
-         Un jouet dans les mains d’un enfant, voilà ce que je suis devenu. L’asile ! L’ASILE ! UNE PRISON POUR FOU ! JE NE SUIS PAS FOU ! VOUS M’ENTENDEZ ! C’EST VOUS LES FOUS! SE SERVIR DES GENS COMME VOUS LE FAITES ! QUI POURRAIENT FAIRE CA A PART DES FOUS ! LAISSEZ-MOI SORTIR D’ICI !
-         « Appel à toute l’équipe médicale, le sujet commence à montrer des signes perceptibles d’une émergence schizophrénique imminente, demande l’administration d’un calmant à forte dose. Apportez la camisole de force, vite ! »
 
-         Une piqûre ? Vous avez…peur de…moi.
-         Ne luttez pas Auguste, vous êtes entre de bonnes mains.
-         Encore…une…illusion…
par Amélie Gaumy publié dans : Mes folies douces
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Vendredi 20 avril 2007
Ca commence toujours de la même manière. Au début il n’y a rien, la feuille est blanche, mais quelqu’un décide de la remplir. Il y a cet être détestable qui connaît la fin de l’histoire et nous, pauvres pions, nous ne faisons qu’assouvir ses désirs. Je n’ai pas encore de nom, je ne ressemble à rien, mais je sais qu’il va remédier à cela. Il va m’attribuer tout ce qu’il rejette en lui, il se fera Dieu Créateur de mon univers, et je devrais le servir pour le remercier de m’avoir donné la vie. Il cherche ce qu’il me fera faire, des choses que les braves gens ne peuvent imaginer…C’est un être frustré qui a besoin de moi pour s’épanouir, pour assumer ses vices et calmer ses pulsions. Il récolte les hommages, c’est un personnage extraordinaire ! Et moi ? Pantin de papier noirci, je n’existe pas mais j’exécute le bon vouloir de mon Maître... A qui la faute ? Vous jugerez mes actes sans connaître l’esprit perfide de celui qui me les a inspirés.
 
-         Monsieur Monelli, qu’en pensez-vous ?
-         Je vous demande pardon ?
-         Que pensez-vous de la présentation de Baptista’Com ? Il me semble qu’ils ont su mettre le doigt sur ce que nous attendions concernant le nouveau site Internet de l’entreprise.
-         Le site Internet, oui… Heu…Quelle est votre opinion sur la question, Paul ?
-         Hé bien ! Nous voulons quelque chose de dynamique et facile d’utilisation. Nous souhaitons également apporter à nos clients un service séducteur capable de les renseigner sur notre enseigne. En jouant les cartes de la Simplicité et du Design, Baptista’Com  est, selon moi, l’agence qui pourrait servir au mieux nos intérêts…
-         Oui…Bien ! C’est une bonne chose…Ecoutez, Paul, je dois m’absenter pendant quelques temps, je sais que vous êtes capable de me seconder, je vous laisse carte blanche…
-         Mais, Albin, où allez-vous ?
-         Je ne me sens pas très bien. Je dois me retrouver seul.
-         Il s’agit tout de même d’un budget de soixante-quinze mille euro !
-         Vous êtes autonome, non ? Je vous confie le dossier, un point c’est tout !
 
Après avoir quitté brusquement la salle de réunion, Albin se réfugia dans son bureau. Cette salle, dont la superficie faisait honte aux appartements trois pièces, était à la mesure de son orgueil. Les murs servaient de supports d’exposition pour ses nombreux diplômes et articles de presse. Il prit place dans son fauteuil et admira ses souvenirs de carrière. Plusieurs photographies lui rappelèrent les bribes d’un passé révolu. Comment oublier cette poignée de main scellant une étroite collaboration ? Et la remise des prix lors de la cérémonie des gens de vert en 1995 ? Un petit sourire satisfait se dessinait sur ses lèvres. Il était Albin Monelli, symbole de réussite. Il avait évolué rapidement dans le monde des affaires, un prodige, disait-on. C’est sans doute pour cela qu’il était à la tête d’une entreprise de services écologiques à seulement vingt-huit ans.
 
-         Monsieur Monelli, on vous demande sur la ligne deux.
-         Qui est-ce ?
-         La personne n’a pas voulu s’annoncer…
-         Je prends. Merci Maëlig. Albin Monelli, j’écoute.
-         Bonjour Albin…
 
A l’autre bout du fil, il reconnut la voix de son interlocuteur, il en devint pâle. Le jour qu’il redoutait tant était arrivé.
 
-         Je viens de sa part.
-         De qui tu parles ?
-         Albin, ne fais pas l’innocent…Tôt ou tard, ton passé finit par te rattraper. Ta détermination légendaire ne pourra plus te servir d’excuse. Aujourd’hui, la vérité désire être entendue. Tu es attendu par Edmond Richard, à la librairie des Trois Axes, dans une demi-heure. Ne sois pas en retard !
 
Encore perplexe par le coup de téléphone qu’il venait de recevoir, Albin eut du mal à rassembler ses idées. Il n’avait pas eu de nouvelles de sa sœur depuis dix ans. « Tu es trop sûr de toi, Albin ! » lui avait-elle dit, « un jour tes certitudes s’effondreront. » Il l’avait mise dehors pour cette remarque. C’était sans doute une réaction un peu excessive, mais il ne regrettait pas son geste. Il fallait à présent accepter le fait qu’elle avait refait surface et cela ne lui apaisait pas l’esprit.
Il arriva comme convenu au lieu de rendez-vous. Il pénétra dans le magasin. Cette odeur…Elle lui rappela quelque chose…C’était celle du papier soumis au poids des années. Une fragrance qui lui rendait le souvenir agréable. Il vit une silhouette. Un homme à la tempe grise se tenait devant lui.
 
-         Je vous attendais Albin, lui dit Edmond Richard, le sourire accueillant.
-         J’ai reçu un appel de ma sœur, tout à l’heure. Elle m’a demandé de venir vous voir…
-         Oh ! Oui ! Gabrielle est une personne charmante, elle m’a beaucoup aidé dans mes recherches.
-         Gabrielle travaille pour vous ? Elle ne me l’a pas dit…Quel est l’objet de vos recherches, Monsieur ?
-         Pas de Monsieur entre nous, si vous le voulez bien. Appelez-moi Edmond. Je fais ce métier depuis quarante ans, vous savez, et j’ai dû lire des centaines de livres. Aimez-vous lire, Albin ?
-         J’aime lire, mais le temps me manque…
-         Un bon livre, c’est quoi pour vous ?
-         Une histoire originale.
-         Nous y voilà…L’histoire…Et les personnages ?
-         Je ne sais pas…
 
Il réfléchit puis proposa :
 
-         Des acteurs ?
-         Effectivement. Figurez-vous que je me suis interrogé sur les personnages de ces histoires. J’ai fait une découverte étonnante. Grâce à mes recherches, j’ai pu constater que les personnages vivent avant que l’histoire ne soit écrite !
-         Je vous demande pardon ?
-         Vous me prenez pour un vieux fou n’est-ce pas ? Oui, il y a une vie avant ce que vous lisez !
-         C’est pour ça que vous m’avez fait venir ?
-         Asseyez-vous.
 
Edmond Richard se dirigea vers la réserve et revint avec ses notes. Son visage avait changé, ses traits s’étaient tirés. Il était délicat pour lui d’intervenir. Mais en tant que médiateur, il n’avait pas le choix.
 
-         Connaissez-vous le mythe de la caverne de Platon, Albin ?
-         C’est un de mes préférés.
-         C’est également celui qui me sensibilise le plus. Et si je vous disais qu’entre vous et moi, il y a un mur et que le feu se trouve de mon côté…
 
Albin eut soudain un petit sourire au coin de lèvres.
 
-         Vous vous prenez pour l’esprit éclairé monsieur Richard ?
 
Méfiant, il ajouta :
 
-         Si vous vous attribuez le rôle de celui qui voit, je suis dans la position de celui qui ne voit que des ombres et qui ignore tout du monde dans lequel il vit.
-         Précisément.
-         Où voulez-vous en venir exactement ?
-         C’est à vous de me dire si vos yeux sont prêts à voir la vraie lumière du soleil.
-         Vous prétendez avoir la clé du mystère, alors je vous en prie, ne me faîtes pas languir plus longtemps.
-         Vous êtes intelligent. Je crois que vous avez très bien compris. En effet, vous connaissez à présent l’existence d’un autre monde. Tout comme vous, je viens de l’obscurité, des formes floues. J’ai été libéré, puis j’ai vu les flammes. J’ai pu plonger mon regard dans les yeux de ceux qui nous avaient emprisonnés. Ils nous maintiennent dans l’ignorance. Ils font régner la division, les créateurs d’un côté, les créatures de l’autre. Vous êtes en danger, Albin. Si j’ai demandé à votre sœur de vous appeler tout à l’heure, c’est parce que vous allez être victime de votre écrivain.
 
Albin ne pouvait garder son sérieux face à une telle révélation. Il baissa les yeux afin de dissimuler son air léger. Il en profita pour admirer ses chaussures de luxe qu’il venait de faire importer d’Italie, des Forzieri en cuir d’anguille rouge.
 
-         Tout cela n’a pas de sens ! Vous rendez-vous compte de ce que vous avancez ? Vous êtes en train de me dire que la réalité dans laquelle je vis est fictive !
-         Oui, mais le monde dans lequel vous vivez est un monde terre-à-terre. Vous vous réfugiez dans le rationnel et la superficialité ! Laissez-moi vous dire que ce que vous avez bâti n’est autre qu’un château de cartes. La tempête vous rattrape. Pourquoi croyez-vous avoir si bien réussi, et si jeune ? Parce que celui qui vous a conçu l’a décidé. Aujourd’hui, il va falloir vous montrer digne de lui. Et ce qu’il a prévu pour vous est effrayant. Je sais ce que vous allez dire. « D’où vous viennent ces idées grotesques ? » Figurez-vous que j’ai moi-même écrit quelques textes. Je me suis fait démasquer par mes personnages. Quelle ironie ! C’est là que j’ai compris ! On pense pouvoir tout contrôler, avoir un certain pouvoir : celui de voir sans être vu. Je vous mets en garde simplement. En tant que personnage principal de l’histoire, vous allez devoir répondre de vos actes.
 
Edmond Richard devenait inquiétant. On l’aurait cru sous l’emprise d’une autre personne.
 
Albin sortit de la librairie, complètement abasourdi par ce qu’il venait d’entendre. Il en voulait à sa sœur de l’avoir mis devant le fait accompli. L’impression d’avoir été trahi ne le quittait pas. Il se sentait dupé. Le libraire Richard était parvenu à semer le doute dans son esprit. Mais comment pouvait-il croire à cette découverte farfelue ? Puis il réfléchit. Il pensa aux textes fondateurs. Il était bien question d’une puissance supérieure…Mais un écrivain ? Son téléphone portable sonna :
 
-         Tu es au courant, maintenant.
-         Tu le sais depuis quand ?
-         Plusieurs semaines. Je t’avais dit un jour que tes certitudes s’écrouleraient. Ce n’est que le début.
-         Comment la jalousie a t-elle pu te corrompre à ce point ?
-         Tu n’y es pas, Albin. J’accepte ma destinée, contrairement à toi. Je ne cherche pas à diriger ma vie, puisque quelqu’un s’en charge à ma place.
-         Je refuse de penser que je ne suis pas maître de mes actes !
 
Il raccrocha. Une fillette et sa maman, qui marchèrent sur le même trottoir, passèrent à côté de lui. L’enfant lâcha la main de sa mère un instant et vint vers Albin.
 
-         Il m’a dit de te dire que la fin de l’histoire approchait, Gabrielle est prête.
 
Albin dévisagea la petite fille et s’accroupit pour être à sa hauteur. D’une voix calme et rassurante, il lui dit :
-         Comment peux-tu savoir ce genre de choses ?
 
La fillette rit et s’en alla retrouver sa mère en sautillant. C’est alors qu’il se résigna. Il avait toujours voulu se sentir libre, contrôler ses moindres faits et gestes, être le patron de son existence comme il était celui de son entreprise. L’idée faisait petit à petit son chemin à travers son esprit. La tentation du vice était trop forte. Il savait désormais d’où cela venait. La liberté de penser n’était qu’un leurre. Il croyait penser, mais tout cela lui était soufflé. Il fut envahi par un sentiment de découragement. Pendant ses vingt-huit années d’existence, il l’avait laissé tranquille, l’écrivain ! Mais depuis cette matinée, dans la salle de réunion, il avait manifesté sa présence, et ne le lâcherait plus ! C’est alors que le pas ferme et décidé, il alla voir sa sœur. Elle avait gardé la même adresse : appartement 34 bis, Résidence des Terres de Feu. Il frappa à la porte. Sans être surprise par la venue d’un frère qui l’avait ignorée pendant dix ans, elle lui ouvrit et le fit asseoir dans le salon. Elle lui servit un verre d’eau et se posa en face de lui.
 
-         Tu as mis le temps. On te met sur la voie depuis le début !
-         Que veux-tu ? J’ai toujours aimé me faire attendre.
 
Gabrielle fixa la porte d’entrée, comme si quelqu’un se tenait là.
 
-         C’est bien ce que tu as décidé ? Tant que tu ne l’auras pas écrit, je resterai là.
-         Tu peux le voir ?
-         Non. Mais je sais qu’il est là, à nous regarder. J’imagine son sourire, le plaisir qu’il ressent.
 
Albin se leva.
 
-         Ca commence !
-         Regarde-moi bien Gabrielle !
 
L’homme aux certitudes de papier saisit sa sœur par le cou, et y enfonça ses doigts jusqu’à entendre l’ultime souffle de vie : ce soupir guttural propre aux victimes de la strangulation, caractéristique d’un être qui lutte malgré lui. Puis, dans un silence de circonstance, il étendit le corps sur le divan et s’installa en face pour le contempler.
 
-         Satisfait ?
 
Albin sortit de l’appartement l’air de rien et retourna à son bureau, l’âme pervertie par celui que personne ne voyait.
par Amélie Gaumy publié dans : Mes folies douces
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Vendredi 20 avril 2007
 
            C’est ici que je prends vie. Ou peut-être ailleurs. On est véritablement chez nous que là où l’on est attendu…Par qui ? Sa famille. Par quoi ? Sa culture. C’est ce qu’il se dit…Je n’ai pas choisi ma condition, elle s’est imposée d’elle-même. Esclave de mes racines à partir de maintenant. Je ne sais rien de ce monde, à part ce qu’on veut bien m’en dire et cela reste très flou. Quand je suis arrivée ici, j’espérais que tout serait limpide, comme de l’eau qui n’a pas été souillée. Un endroit clair, une utopie. Désillusion. La plus grande de mon existence. Ce monde là n’est pas le mien : il est gouverné par l’apparence, fondé sur l’ignorance des vraies valeurs, dominé par le vide, le néant, le rien. J’ai dans la tête des souvenirs de mon pays, tel qu’il était avant que l’on ne m’envoie ici. Pour moi rien n’a changé, je suis restée là bas. Et l’on veut me faire oublier mon histoire.
 
-         Diane, reviens parmi nous ! Où avais-tu encore la tête ?
-         Oh ! Certainement pas là.
-         Il faudra bientôt te préparer, tu le sais. Une nouvelle vie t’attendra dans quelques temps.
-         Joffre, je ne veux pas partir.
-         Malheureusement, tu n’as pas le choix. Cela a été scellé sur le destin de ta famille. Tu portes en toi ce qui a été convenu depuis des centaines d’années. Le sacrifice, Diane, est toujours injuste.
-         Tu ne peux pas me faire ça ! Je vais être entourée de gens qui prétendront me connaître, mais ils ne sauront pas d’où je viens réellement. Mon histoire, ma vie, ils vont me l’inventer ! Tu vas les laisser jouer avec moi ? Avec mon identité ? Tu vas les laisser me faire oublier tout ce que j’ai vécu ici ?
-         On ne peut rien contre les malédictions, Diane ! Que veux-tu que je fasse ? Si tu ne pars pas, c’est quelqu’un d’autre qui le fera à ta place ! Je vais m’attirer les colères divines si je ne songe ne serait-ce qu’un instant, à dévier la prophétie ! Pour le moment, cette idée t’est insupportable mais quand tu seras partie, tu les croiras quand ils te diront que tu es l’une des leurs ! Tu juges ce pays sans le connaître ! Maintenant sors d’ici ! Tu partiras dans trois jours, que cela te plaise ou non !
 
Personne dans le pays ne fréquentait Diane. Une malédiction étant ancrée dans sa famille, il était vivement déconseillé de s’attacher à elle. Elle n’était pas dangereuse mais victime de son destin, elle ne pouvait approcher personne à part son maître de Dérive. Une existence liée à une solitude l’obligeait à errer, en quête d’un lieu qu’elle ne trouverait jamais. Joffre la rejoignit au bord du Lac des Sept Venues. Elle se tenait assise près de l’eau et semblait plongée dans une profonde méditation.
 
-         Crois-tu que cela me plaise de te voir partir ?
-         Je l’ignore, mais cela m’est égal.
-         Pourquoi réagis-tu comme cela ?
-         Tu n’aurais pas peur de tout abandonner, toi ?
-         Le jour où tu pars, tout m’abandonne. Je suis aussi seul que toi. Mais je n’ai pas le droit de te faire oublier tes obligations. C’est comme ça, sans autre alternative possible.
-         Tu y es déjà allé ?
-         Non, mais on dit que là-bas se succèdent les saisons, que le monde se divise en quatre pour que l’on puisse connaître les nuances du temps. L’une d’elle se nomme l’hiver et des nuages tombe une poussière qui recouvre la terre. Ils connaissent les lacs, les mers et les montagnes. Tu as toute une multitude de paysages qui peuvent être regroupés en un seul endroit. Tu as la chance d’aller là où tout va commencer. Ne gaspille pas cette chance, ne prends pas ce voyage comme une corvée. Laisse la vie t’emporter…
 
Joffre s’en retourna. Il savait au fond de son cœur que Diane s’en irait sereine.
 
            Après trois jours de préparation et de dernières recommandations, Joffre s’apprêta à laisser l’oiseau s’envoler. Il cacha son amertume à travers un ultime sourire. Tous deux se regardèrent et se virent simultanément disparaître. C’est ainsi que, comme une fleur arrachée à la terre, Diane affronta l’exil.
 
            Il semblerait que je sois arrivée à destination… Je ne pensais pas qu’il ferait si chaud ici. Joffre a sans doute raison, je juge à tort cet endroit alors que je ne le connais pas. Mais la plus grande difficulté c’est de surmonter ma propre trahison.
 
-         Lila, enfin !
-         Lila ?
-         Tu nous apportes un tel bonheur par ta présence. Nous t’avons attendue longtemps, trop longtemps. Laisse-moi te faire visiter la maison…Nous nous trouvons actuellement dans la salle à manger, la cuisine est à gauche. La salle de bain est au fond du couloir, à droite. Au fond à gauche, c’est la porte qui mène au garage. Ta chambre est au premier à côté de celle d’Anne et de Marie. Tu peux les considérer comme tes sœurs. Se sont les filles de Paul mais elles ont toujours vécu avec nous. Nous formons une famille recomposée, certes, mais nous sommes unis et c’est ce qui fait notre force.
-         Alors voilà ce qu’il se passe ! A peine arrivée et je ne suis plus moi-même. Je ne suis plus Diane mais Lila, j’ai tout d’un coup deux sœurs qui sortent de je ne sais où. Toutes mes craintes étaient donc fondées…
-         Ne t’inquiète pas, tu trouveras vite ta place au sein de notre famille, tu l’as déjà d’ailleurs.
-         Je ne me sens pas très bien, cela doit être dû au voyage…Je vais me reposer un peu.
-         Tu n’es pas très vive, j’espère que demain tu seras plus en forme… Je sais que ce que tu es en train de vivre est pesant et fatiguant… Je vais te laisser dormir.
 
Pendant son sommeil, Lila fit de nombreux rêves. Dans l’un d’eux, elle était sur un autre continent, en compagnie d’un homme au visage inexistant. Elle entendait vaguement ses propos, avait du mal à distinguer ses mots. Elle ne maîtrisait pas ses gestes et semblait être le spectateur de son propre jeu de scène. Elle était bien sur cette terre qui lui paraissait familière. Soudain elle fut réveillée par les bruits d’une dispute.
-         …Qu’est ce que tu crois ? Que c’est parce qu’il y a une nouvelle vie à la maison que les choses vont changer ? Que les problèmes vont s’envoler ? Comme toujours tu es sur ton nuage Apolline ! Atterris ! Pourquoi je me suis marié avec toi ! C’était couru d’avance !
-         Paul, tu es saoul !
-         Je suis saoul ! Je suis saoul ! Il faut bien faire les bars pour t’oublier ! Et l’autre qui est arrivée… Tu t’es bien jouée de moi ! 
Avant de prendre congé de sa femme, Paul se mit à la frapper à grands coups dans le ventre. Lila eut mal pour Apolline. Elle venait d’assister à toute la scène.
-         Ma présence n’est pas souhaitée à ce que je peux remarquer…
-         Ne t’en fais pas, ce n’est pas contre toi. Il n’est pas très bien en ce moment, il a beaucoup de soucis.
-         Avant d’arriver là, je ne soupçonnais pas que ce genre de choses pouvait exister…On m’a parlé de ce pays comme étant un paradis. Qui me l’a dit ?J…Jo…Son nom m’échappe.
-         Tout s’arrangera, fais-moi confiance. Dès qu’il te connaîtra mieux, il se comportera comme un père avec toi. Lila ?
-         Oui ?
-         Ha ! Je pensais que tu ne m’écoutais plus.
-         Non, je suis toujours là, attentive.
-         L’année dernière, ton père a eu un accident de voiture. Il est resté deux jours dans le coma. Quand il est revenu à lui, ce n’était plus le même homme. Il avait changé. A son réveil, je me tenais devant lui. Il me fixa très longtemps sans dire un mot. Puis au bout de plusieurs minutes il se pencha vers moi.
-         Apolline ! J’ai découvert quelque chose !
-         Qu’as-tu découvert ?
-         Cela dépasse toutes les croyances ! Il y a un monde là-haut. J’ai tout vu de mes propres yeux ! Un lieu où la nature domine, de l’eau à perte de vue, des espaces verts en quantité…J’étais près d’un lac, je méditais…Je parlais avec quelqu’un et puis il m’a dit que c’était trop tôt et je suis revenu !
-         Paul, tu devrais te reposer…
-         C’est vrai, je ne l’ai pas cru, mais c’était si improbable, il venait de se réveiller, j’ai pensé qu’il avait rêvé. Quand il est rentré, il a commencé à boire…Pour oublier sans doute…Oublier quoi ? Je ne sais pas. Il y a trois mois il a fait une tentative de suicide…Peut-être pour retrouver son rêve. Je n’ai plus l’impression de partager sa vie, il a tellement changé. Il est ailleurs, constamment.
-         Un paradis perdu…C’est toujours douloureux. Se sentir déchu. Il m’arrive de le ressentir aussi. Se retrouver projeté dans un nouveau monde, devoir assumer qui on est alors qu’on ne le sait pas très bien soi-même. J’ai d’ailleurs le sentiment de ne pas appartenir à ce corps, que mon esprit se créer une nouvelle entité physique. C’est terrifiant ! Mais malheureusement, je suis impuissante.
-         Tout va bientôt changer…
 
Il se passa trois mois. Le 3 décembre, au matin, Apolline dû se rendre à l’hôpital. Elle était accompagnée de Paul.
 
-         Monsieur, écartez-vous s’il vous plaît, vous ne pouvez pas entrer de cette façon.
-         C’est ma femme !
-         Allez mettre une tenue stérilisée dans le vestiaire ! Madame, comment vous sentez vous ?
-         La douleur est supportable. 
-         Le docteur Benjamin devrait arriver d’une minute à l’autre. Ne vous inquiétez pas ! C’est la première fois ?
-         Oui. Où est mon mari ?
-         Le voilà. Nous sommes ensemble. Je me présente, je suis le docteur Benjamin. Détendez-vous, madame. Laura, où en sommes nous ?
-         Des contractions toutes les trois minutes, docteur.
-         Bien, nous allons pouvoir y aller.
 
Et voici l’image d’une famille prête à ouvrir son cœur à un nouvel arrivé. L’harmonie d’un couple qui voit apparaître une partie de lui-même. Ils semblaient heureux, c’était l’illusion que cela donnait. Ce fruit, lui, était bien réel. Il pointait le bout de son petit nez recroquevillé, il arpentait les chemins de la vie.
 
-         Félicitation ! Vous avez une magnifique petite fille !
 Le docteur Benjamin remit le bébé dans les bras d’Apolline.
-         Ma Lila, enfin tu es là !
 
 
Je m’appelle Lila. C’est ici que je suis née et c’est dans les bras de ma mère que mes racines sont dévoilées. L’homme à côté d’elle, c’est mon père. Il n’a pas l’air heureux, son esprit semble être ailleurs. Il a la conviction que quelque chose demeure au-delà de la conscience humaine. Mais à présent que je suis là, sur Terre, j’ai besoin qu’il s’occupe de moi. Plus tard, il aura tout le temps de penser à ce qu’il se passe après la vie…Après ou devrais-je dire avant ? Où est-ce que cela commence ?Il n’a pas à s’en préoccuper…Préserver ce qu’on ne doit pas savoir, c’est accepter la part de mystère qu’il y a en chacun de nous.  
par Amélie Gaumy publié dans : Mes folies douces
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