Ca commence toujours de la même manière. Au début il n’y a rien, la feuille est blanche, mais quelqu’un décide de la remplir. Il y a cet être détestable qui
connaît la fin de l’histoire et nous, pauvres pions, nous ne faisons qu’assouvir ses désirs. Je n’ai pas encore de nom, je ne ressemble à rien, mais je sais qu’il va remédier à cela. Il va
m’attribuer tout ce qu’il rejette en lui, il se fera Dieu Créateur de mon univers, et je devrais le servir pour le remercier de m’avoir donné la vie. Il cherche ce qu’il me fera faire, des choses
que les braves gens ne peuvent imaginer…C’est un être frustré qui a besoin de moi pour s’épanouir, pour assumer ses vices et calmer ses pulsions. Il récolte les hommages, c’est un personnage
extraordinaire ! Et moi ? Pantin de papier noirci, je n’existe pas mais j’exécute le bon vouloir de mon Maître... A qui la faute ? Vous jugerez mes actes sans connaître l’esprit
perfide de celui qui me les a inspirés.
-
Monsieur Monelli, qu’en pensez-vous ?
-
Je vous demande pardon ?
-
Que pensez-vous de la présentation de Baptista’Com ? Il me semble qu’ils ont su mettre le doigt sur ce que nous attendions concernant le nouveau site Internet de
l’entreprise.
-
Le site Internet, oui… Heu…Quelle est votre opinion sur la question, Paul ?
-
Hé bien ! Nous voulons quelque chose de dynamique et facile d’utilisation. Nous souhaitons également apporter à nos clients un service séducteur capable de les renseigner sur notre enseigne. En
jouant les cartes de la Simplicité et du Design, Baptista’Com est, selon moi, l’agence qui pourrait servir au mieux nos intérêts…
-
Oui…Bien ! C’est une bonne chose…Ecoutez, Paul, je dois m’absenter pendant quelques temps, je sais que vous êtes capable de me seconder, je vous laisse carte blanche…
-
Mais, Albin, où allez-vous ?
-
Je ne me sens pas très bien. Je dois me retrouver seul.
-
Il s’agit tout de même d’un budget de soixante-quinze mille euro !
-
Vous êtes autonome, non ? Je vous confie le dossier, un point c’est tout !
Après avoir quitté brusquement la salle de réunion, Albin se réfugia dans son bureau. Cette salle, dont la superficie faisait honte aux appartements trois
pièces, était à la mesure de son orgueil. Les murs servaient de supports d’exposition pour ses nombreux diplômes et articles de presse. Il prit place dans son fauteuil et admira ses souvenirs de
carrière. Plusieurs photographies lui rappelèrent les bribes d’un passé révolu. Comment oublier cette poignée de main scellant une étroite collaboration ? Et la remise des prix lors de
la cérémonie des gens de vert en 1995 ? Un petit sourire satisfait se dessinait sur ses lèvres. Il était Albin Monelli, symbole de réussite. Il avait évolué rapidement dans le monde
des affaires, un prodige, disait-on. C’est sans doute pour cela qu’il était à la tête d’une entreprise de services écologiques à seulement vingt-huit ans.
-
Monsieur Monelli, on vous demande sur la ligne deux.
-
Qui est-ce ?
-
La personne n’a pas voulu s’annoncer…
-
Je prends. Merci Maëlig. Albin Monelli, j’écoute.
-
Bonjour Albin…
A l’autre bout du fil, il reconnut la voix de son interlocuteur, il en devint pâle. Le jour qu’il redoutait tant était arrivé.
-
Je viens de sa part.
-
De qui tu parles ?
-
Albin, ne fais pas l’innocent…Tôt ou tard, ton passé finit par te rattraper. Ta détermination légendaire ne pourra plus te servir d’excuse. Aujourd’hui, la vérité désire être entendue. Tu es
attendu par Edmond Richard, à la librairie des Trois Axes, dans une demi-heure. Ne sois pas en retard !
Encore perplexe par le coup de téléphone qu’il venait de recevoir, Albin eut du mal à rassembler ses idées. Il n’avait pas eu de nouvelles de sa sœur depuis
dix ans. « Tu es trop sûr de toi, Albin ! » lui avait-elle dit, « un jour tes certitudes s’effondreront. » Il l’avait mise dehors pour cette remarque. C’était sans
doute une réaction un peu excessive, mais il ne regrettait pas son geste. Il fallait à présent accepter le fait qu’elle avait refait surface et cela ne lui apaisait pas l’esprit.
Il arriva comme convenu au lieu de rendez-vous. Il pénétra dans le magasin. Cette odeur…Elle lui rappela quelque chose…C’était celle du papier soumis au
poids des années. Une fragrance qui lui rendait le souvenir agréable. Il vit une silhouette. Un homme à la tempe grise se tenait devant lui.
-
Je vous attendais Albin, lui dit Edmond Richard, le sourire accueillant.
-
J’ai reçu un appel de ma sœur, tout à l’heure. Elle m’a demandé de venir vous voir…
-
Oh ! Oui ! Gabrielle est une personne charmante, elle m’a beaucoup aidé dans mes recherches.
-
Gabrielle travaille pour vous ? Elle ne me l’a pas dit…Quel est l’objet de vos recherches, Monsieur ?
-
Pas de Monsieur entre nous, si vous le voulez bien. Appelez-moi Edmond. Je fais ce métier depuis quarante ans, vous savez, et j’ai dû lire des centaines de livres. Aimez-vous lire,
Albin ?
-
J’aime lire, mais le temps me manque…
-
Un bon livre, c’est quoi pour vous ?
-
Une histoire originale.
-
Nous y voilà…L’histoire…Et les personnages ?
-
Je ne sais pas…
Il réfléchit puis proposa :
-
Des acteurs ?
-
Effectivement. Figurez-vous que je me suis interrogé sur les personnages de ces histoires. J’ai fait une découverte étonnante. Grâce à mes recherches, j’ai pu constater que les personnages vivent
avant que l’histoire ne soit écrite !
-
Je vous demande pardon ?
-
Vous me prenez pour un vieux fou n’est-ce pas ? Oui, il y a une vie avant ce que vous lisez !
-
C’est pour ça que vous m’avez fait venir ?
-
Asseyez-vous.
Edmond Richard se dirigea vers la réserve et revint avec ses notes. Son visage avait changé, ses traits s’étaient tirés. Il était délicat pour lui
d’intervenir. Mais en tant que médiateur, il n’avait pas le choix.
-
Connaissez-vous le mythe de la caverne de Platon, Albin ?
-
C’est un de mes préférés.
-
C’est également celui qui me sensibilise le plus. Et si je vous disais qu’entre vous et moi, il y a un mur et que le feu se trouve de mon côté…
Albin eut soudain un petit sourire au coin de lèvres.
-
Vous vous prenez pour l’esprit éclairé monsieur Richard ?
Méfiant, il ajouta :
-
Si vous vous attribuez le rôle de celui qui voit, je suis dans la position de celui qui ne voit que des ombres et qui ignore tout du monde dans lequel il vit.
-
Précisément.
-
Où voulez-vous en venir exactement ?
-
C’est à vous de me dire si vos yeux sont prêts à voir la vraie lumière du soleil.
-
Vous prétendez avoir la clé du mystère, alors je vous en prie, ne me faîtes pas languir plus longtemps.
-
Vous êtes intelligent. Je crois que vous avez très bien compris. En effet, vous connaissez à présent l’existence d’un autre monde. Tout comme vous, je viens de l’obscurité, des formes floues.
J’ai été libéré, puis j’ai vu les flammes. J’ai pu plonger mon regard dans les yeux de ceux qui nous avaient emprisonnés. Ils nous maintiennent dans l’ignorance. Ils font régner la division, les
créateurs d’un côté, les créatures de l’autre. Vous êtes en danger, Albin. Si j’ai demandé à votre sœur de vous appeler tout à l’heure, c’est parce que vous allez être victime de votre
écrivain.
Albin ne pouvait garder son sérieux face à une telle révélation. Il baissa les yeux afin de dissimuler son air léger. Il en profita pour admirer ses
chaussures de luxe qu’il venait de faire importer d’Italie, des Forzieri en cuir d’anguille rouge.
-
Tout cela n’a pas de sens ! Vous rendez-vous compte de ce que vous avancez ? Vous êtes en train de me dire que la réalité dans laquelle je vis est fictive !
-
Oui, mais le monde dans lequel vous vivez est un monde terre-à-terre. Vous vous réfugiez dans le rationnel et la superficialité ! Laissez-moi vous dire que ce que vous avez bâti n’est autre
qu’un château de cartes. La tempête vous rattrape. Pourquoi croyez-vous avoir si bien réussi, et si jeune ? Parce que celui qui vous a conçu l’a décidé. Aujourd’hui, il va falloir vous montrer
digne de lui. Et ce qu’il a prévu pour vous est effrayant. Je sais ce que vous allez dire. « D’où vous viennent ces idées grotesques ? » Figurez-vous que j’ai moi-même écrit
quelques textes. Je me suis fait démasquer par mes personnages. Quelle ironie ! C’est là que j’ai compris ! On pense pouvoir tout contrôler, avoir un certain pouvoir : celui de
voir sans être vu. Je vous mets en garde simplement. En tant que personnage principal de l’histoire, vous allez devoir répondre de vos actes.
Edmond Richard devenait inquiétant. On l’aurait cru sous l’emprise d’une autre personne.
Albin sortit de la librairie, complètement abasourdi par ce qu’il venait d’entendre. Il en voulait à sa sœur de l’avoir mis devant le fait accompli.
L’impression d’avoir été trahi ne le quittait pas. Il se sentait dupé. Le libraire Richard était parvenu à semer le doute dans son esprit. Mais comment pouvait-il croire à cette découverte
farfelue ? Puis il réfléchit. Il pensa aux textes fondateurs. Il était bien question d’une puissance supérieure…Mais un écrivain ? Son téléphone portable sonna :
-
Tu es au courant, maintenant.
-
Tu le sais depuis quand ?
-
Plusieurs semaines. Je t’avais dit un jour que tes certitudes s’écrouleraient. Ce n’est que le début.
-
Comment la jalousie a t-elle pu te corrompre à ce point ?
-
Tu n’y es pas, Albin. J’accepte ma destinée, contrairement à toi. Je ne cherche pas à diriger ma vie, puisque quelqu’un s’en charge à ma place.
-
Je refuse de penser que je ne suis pas maître de mes actes !
Il raccrocha. Une fillette et sa maman, qui marchèrent sur le même trottoir, passèrent à côté de lui. L’enfant lâcha la main de sa mère un instant et vint
vers Albin.
-
Il m’a dit de te dire que la fin de l’histoire approchait, Gabrielle est prête.
Albin dévisagea la petite fille et s’accroupit pour être à sa hauteur. D’une voix calme et rassurante, il lui dit :
-
Comment peux-tu savoir ce genre de choses ?
La fillette rit et s’en alla retrouver sa mère en sautillant. C’est alors qu’il se résigna. Il avait toujours voulu se sentir libre, contrôler ses moindres
faits et gestes, être le patron de son existence comme il était celui de son entreprise. L’idée faisait petit à petit son chemin à travers son esprit. La tentation du vice était trop forte. Il
savait désormais d’où cela venait. La liberté de penser n’était qu’un leurre. Il croyait penser, mais tout cela lui était soufflé. Il fut envahi par un sentiment de découragement. Pendant ses
vingt-huit années d’existence, il l’avait laissé tranquille, l’écrivain ! Mais depuis cette matinée, dans la salle de réunion, il avait manifesté sa présence, et ne le lâcherait plus !
C’est alors que le pas ferme et décidé, il alla voir sa sœur. Elle avait gardé la même adresse : appartement 34 bis, Résidence des Terres de Feu. Il frappa à la porte. Sans être surprise par
la venue d’un frère qui l’avait ignorée pendant dix ans, elle lui ouvrit et le fit asseoir dans le salon. Elle lui servit un verre d’eau et se posa en face de lui.
-
Tu as mis le temps. On te met sur la voie depuis le début !
-
Que veux-tu ? J’ai toujours aimé me faire attendre.
Gabrielle fixa la porte d’entrée, comme si quelqu’un se tenait là.
-
C’est bien ce que tu as décidé ? Tant que tu ne l’auras pas écrit, je resterai là.
-
Tu peux le voir ?
-
Non. Mais je sais qu’il est là, à nous regarder. J’imagine son sourire, le plaisir qu’il ressent.
Albin se leva.
-
Ca commence !
-
Regarde-moi bien Gabrielle !
L’homme aux certitudes de papier saisit sa sœur par le cou, et y enfonça ses doigts jusqu’à entendre l’ultime souffle de vie : ce soupir guttural propre
aux victimes de la strangulation, caractéristique d’un être qui lutte malgré lui. Puis, dans un silence de circonstance, il étendit le corps sur le divan et s’installa en face pour le
contempler.
-
Satisfait ?
Albin sortit de l’appartement l’air de rien et retourna à son bureau, l’âme pervertie par celui que personne ne voyait.